Le Soi, une hallucination contrôlée

De l'anesthésie à la conscience : sommes-nous les auteurs de notre réalité ?

Tom Pelletreau-Duris · 2019-06-05

Introduction : la magie moderne de l'anesthésie

L'anesthésie est une chose étrange. On vous endort. Votre perception du temps disparaît. Vous n'existez plus — pour vous-même. Puis on vous réveille, et vous redevenez quelqu'un. C'est une sorte de magie des temps modernes qui nous transforme en objet, puis à nouveau en personne. Entre les deux : rien. Pas de rêve, pas de durée, pas de soi. Ce qui pose immédiatement la question : qu'est-ce que la conscience ? Et cette question en entraîne d'autres — les animaux sont-ils conscients ? Les intelligences artificielles pourraient-elles l'être ?

La conscience a moins à voir avec la pure intelligence — résoudre des problèmes et s'adapter — et plus à voir avec notre nature d'être vivant et respirant. Conscience et intelligence sont deux choses très différentes. Pas besoin d'être intelligent pour souffrir, mais besoin d'être vivant. Notre perception du monde et de nous-mêmes sont des sortes d'hallucinations contrôlées qui arrivent par et à cause de nos corps vivants.


Le mystère de la conscience

On entend souvent qu'on ne sait rien sur les relations entre le cerveau et l'esprit, ou comment le cerveau et notre corps font émerger une conscience. Beaucoup pensent que la vie doit être plus que des mécanismes, qu'elle ne peut être expliquée par de simples interactions physico-chimiques. Mais le métabolisme, la reproduction cellulaire, l'homéostasie — tout cela s'explique par des réactions physico-chimiques en biologie. À partir de ces découvertes, on commence à arrêter de vouloir expliquer la vie à partir d'un élan vital ou d'une force de vie.

Le but de cet essai est de faire pareil avec la conscience. Expliquer les propriétés de la conscience et les comprendre scientifiquement. Deux dimensions :

  1. L'expérience du monde autour de nous : les sens.
  2. L'expérience de la conscience de soi.

1. L'expérience du monde : nous hallucinons tout le temps

Le cerveau est indirectement relié au monde. Il ne sent pas les choses elles-mêmes. Il n'a pas accès aux choses elles-mêmes dans la boîte crânienne. Le cerveau est donc une sorte de processeur d'information qui travaille à combiner les signaux sensoriels avec ses propres attentes ou croyances sur ce que le monde se doit d'être. Nous ne percevons pas la lumière et le son objectivement. Ce que nous percevons est notre meilleure interprétation possible de ce qu'il y a là-dehors. Mais cela reste une interprétation.

Le damier d'Adelson

Notre cerveau interprète ce qu'il voit par un processus profondément ancré dans notre cortex visuel : une ombre jetée sur une surface change son apparence. Nous voyons alors le damier plus clair qu'il ne l'est réellement. L'illusion est totale — et pourtant les cases sont objectivement de la même couleur.

Le signal étrange

Un signal sonore incompréhensible. Aucun sens. Puis on écoute une phrase claire. On réécoute le premier signal et, cette fois, on y discerne la phrase d'avant. Pourtant on reçoit le même signal. Ce qui a changé c'est la façon dont notre cerveau devine ce qu'il perçoit.

La perception comme génération active

Notre perception dépend donc d'un côté de ce qu'on perçoit — c'est-à-dire les signaux objectifs que nous recevons par nos sens (qui déjà peuvent être défectueux) — mais aussi et surtout de nos attentes et prédictions sur ce qu'on perçoit. Nous ne percevons pas le monde de façon passive. Nous le générons de façon active. La perception du monde vient autant, si ce n'est plus, de l'intérieur vers l'extérieur plutôt que de l'extérieur vers l'intérieur.

Deep Dream de Google

Le traitement d'image par Deep Dream de Google simule les effets d'une trop forte prédiction sensorielle — c'est-à-dire quand il y a une trop forte interprétation sensorielle de l'expérience. Les attentes sont fortes. Ici, avec la volonté de voir des chiens partout. Quand les prédictions de perception sont trop fortes, le résultat ressemble beaucoup au genre d'hallucinations que rapportent les personnes en état de conscience altérée ou les psychotiques.

L'hallucination contrôlée

Si les hallucinations sont une sorte de perception incontrôlée, alors notre perception d'ici et maintenant est aussi une sorte d'hallucination. Mais une hallucination contrôlée — où les prédictions du cerveau sont contenues par l'information sensorielle du monde.

Nous hallucinons tout le temps. Simplement, quand nous sommes d'accord avec notre hallucination, nous l'appelons réalité.


2. L'expérience de soi est aussi une hallucination contrôlée

Pour la plupart d'entre nous, l'expérience d'être un soi est si familière, unifiée et continue qu'il semble difficile de ne pas la prendre pour acquise. Comme une évidence. Descartes. Mais nous ne devrions pas la prendre pour acquise.

Il y a plusieurs façons de faire l'expérience d'être un soi :

  • L'expérience corporelle : avoir un corps, être un corps.
  • L'expérience perceptive : la perspective à la première personne.
  • L'expérience volitive : être la cause de choses qui se passent dans le monde.
  • L'expérience narrative : être continu dans le temps.
  • L'expérience sociale : être distingué des autres.

Mais ces expériences fondamentales du soi peuvent se dégrader. Être un soi unifié est plutôt une construction fragile au sein du cerveau.

Le membre fantôme

Comment le cerveau fabrique-t-il son expérience corporelle ? L'expérience du membre fantôme montre que le cerveau identifie le membre fantôme comme son propre corps. Ce qui signifie que même notre perception du corps est une sorte de construction. Une sorte d'hallucination.

Extéroception et intéroception

Nous percevons aussi notre corps de façon interne : la proprioception. Des multitudes de signaux viennent tous les jours de nos organes internes — c'est l'intéroception. Ces deux perceptions sont différentes. La perception de notre corps en tant que corps extérieur est différente de la perception de l'intérieur. À l'intérieur, l'enjeu est de garder les variables physiologiques constantes et en relation avec la survie.

La perception comme contrôle

Quand le cerveau utilise ses prédictions par rapport à la réalité pour comprendre comment est organisé ce qui lui est extérieur, nous avons l'habitude de percevoir les objets comme les causes de nos perceptions. Quand le cerveau utilise ses prédictions pour contrôler et réguler les choses (intéroception), nous faisons l'expérience d'à quel point notre cerveau les contrôle bien ou mal.

Donc notre plus primordiale expérience de soi — l'expérience d'être un organisme — est profondément inscrite dans nos mécanismes qui nous gardent vivants.

En suivant cette idée, on se rend compte que toutes nos perceptions du monde suivent cette conception première qui s'est construite à partir de nos fonctions biologiques pour garantir la survie de l'organisme. Ce que l'on voit consciemment dépend de notre cerveau et de sa faculté à interpréter le monde. Notre expérience du monde vient de l'intérieur vers l'extérieur et pas seulement de l'extérieur vers l'intérieur. L'illusion du membre fantôme nous prouve que ceci s'étend jusqu'à la perception de notre propre corps. De plus, ces interprétations reliées au soi dépendent particulièrement de signaux sensoriels qui viennent de l'intérieur du corps.

L'expérience du soi est davantage en rapport avec le contrôle et la régulation d'un équilibre de soi à soi plutôt qu'une perception objective de ce qu'il y a en nous.

Notre perception a été façonnée par des années d'évolution. Nous nous prédictons dans nos existences. Nous nous projetons dans l'existence.


3. Trois implications

Nous pouvons mal nous percevoir

Tout comme nous pouvons mal percevoir le monde, nous pouvons mal nous percevoir. Il faut alors comprendre les mécanismes de cela — et c'est le travail des neurosciences, de la psychologie, et peut-être aussi de la philosophie.

L'intelligence artificielle ne sera pas consciente

Ce que « être moi » veut dire ne peut pas se réduire à l'analogie avec un programme informatique — aussi sophistiqué et intelligent soit-il. Nous sommes des animaux biologiques, faits de viande et de sang, dont l'expérience consciente est modelée à tous les niveaux par les mécanismes biologiques qui nous animent. Fabriquer des ordinateurs plus intelligents ne les fera pas devenir conscients.

La conscience humaine n'est qu'une façon parmi d'autres

Notre façon d'être conscient est simplement une façon parmi d'autres de devenir conscient. Et même la conscience de l'humain est différente de celle d'autres organismes. Nous faisons partie de la nature, nous ne venons pas de la nature. Quand la fin de la conscience arrive, nous n'avons rien à craindre.