L'inconscient chez Jung : une philosophie de l'âme

Exposé philosophique — Carl Gustav Jung

Tom Pelletreau-Duris · 2019-06-05
Rédigé dans le cadre de la classe préparatoire B/L aux grandes écoles du lycée Lakanal, pendant le cours de philosophie d'Emmanuelle Rousset.

Bibliographie

::: biblio

  • Cours de Jacques Darriulat sur Lacan.
  • Séminaires de Lacan.
  • Christian Kerslake, Deleuze et l'inconscient.
  • Carl Gustav Jung, L'homme à la découverte de son âme.
  • Carl Gustav Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient.
  • Yves Klein, Contre Carl Gustav Jung. :::

Bonjour à tous et à toutes. Aujourd'hui nous allons étudier un objet qui pour certains encore aujourd'hui est assez controversé. On remet souvent en doute l'existence d'un inconscient puisque, à l'instar de l'inconnaissable, l'inconscient désigne tout ce qui n'est pas accessible par la conscience. Ce qui est Autre, ce qui n'est pas directement appréhendable ni par les sens ni par la réflexivité de la raison a souvent été nié par tout ce qui se veut scientifique ou rationnel tout simplement parce que, par sa nature même, la raison se porte sur des objets de connaissance là où l'inconscient désigne « ce qui n'est pas connu ». Désigner par le langage quelque chose qui n'est pas connaissable semble donc totalement étranger à un quelconque effort raisonnable.

Au mieux l'inconscient serait donc ce qui désigne ce qui est mais dont nous n'avons pas accès, et donc serait l'ensemble de l'indicible, l'ensemble de l'inconnaissable. Il serait alors assimilé à ce que les philosophies agnostiques comme le criticisme kantien, le positivisme de Comte ou l'évolutionnisme de Spencer appellent Dieu ou le Réel. Le grand Autre. Et alors on ne peut rien en faire puisque c'est dans cet ensemble que loge tout ce qui résiste à la raison. C'est un ensemble où les lois de la logique n'opèrent plus car y sont réunis des choses contradictoires, informes, non comprises dans l'espace ni dans le temps. L'effort de la raison qui tend justement à opérer des liens de causalités, de quantité, de qualité, de modalité est impuissant face à ce qui est inconnaissable. Et au pire, pour certains, l'inconscient est tout simplement une fable.

Pour dépasser cette aporie il nous faut élargir un peu la définition de l'inconscient grâce à la notion de temps en le définissant non pas comme l'inconnaissable mais comme « ce qui désigne tout ce qui n'est pas accessible par la conscience à un moment donné ». À partir de là on peut admettre l'existence d'une certaine forme d'inconscient chez le sujet. Même si là encore traiter d'un concept de psychologie analytique dans un cadre philosophique semble quelque peu douteux. Le but de mon exposé sera donc :

  • dans un premier temps, d'inscrire l'inconscient et son étude dans un cadre philosophique pour essayer de comprendre la pertinence de cette notion qui, nous allons le voir, se justifie philosophiquement et est très heuristique d'un point de vue de l'analyse du sujet par le sujet. Cette notion permet en quelque sorte de catalyser toutes les questions qui se présentent au sujet lorsqu'il recherche ou admet que son moi n'est pas le seul maître dans sa propre maison ;
  • dans un deuxième temps, de rentrer plus précisément dans les théories sur l'inconscient afin de vous présenter la théorie freudienne et la théorie jungienne ;
  • dans un troisième temps, nous verrons comment la théorie jungienne de l'inconscient permet de constituer une éthique qui permet au sujet de trouver le chemin de sa propre affirmation (car c'est un chemin et non une destination, et il s'agit de s'affirmer, de persévérer dans son être par le travail d'objectivation de son propre désir).

Et puisque nous n'avons jamais étudié la psychologie analytique en prépa B/L, j'espère faire naître une curiosité positive sur cette discipline qui peut être utile individuellement et qui présente une importance particulière pour ceux qui aiment les sciences sociales car aujourd'hui, je le crois, notre génération doit faire dialoguer ensemble la psychologie et la sociologie afin d'offrir de meilleures clés de compréhension aux sciences humaines.


I/ L'inconscient compris dans un cadre philosophique

L'inconscient : bullshit ou pas bullshit ?

L'inconscient en effet est un concept de psychologie analytique qui se réfère, par définition, à ce qui dans le sujet existe sans pour autant être compris par le sujet (qui vient de com-prendre, c'est-à-dire prendre avec soi, c'est-à-dire faire émerger à la conscience et avoir un contenu conscient appréhendable par tout ce qui constitue le conscient, que ce soit la raison ou l'imaginaire). L'inconscient est une chose à part entière et il faut bien la séparer de la conscience au sein de l'ensemble psyché.

Loin d'être tout à fait inaccessible, l'inconscient est en fait souvent défini comme ce qui n'est pas conscient pour le sujet à un moment donné et qui est susceptible de le devenir pour lui à d'autres moments et sous certaines conditions. Par exemple « une passion ou un raisonnement peuvent être inconscients ». Le mot inconscient dans cette acception est souvent appliqué à certains faits (au sens fort du mot fait) : par exemple aux faits économiques, aux faits religieux, au fait social. Ces faits, tout en apparaissant parfois sous forme consciente, ne peuvent être étudiés scientifiquement qu'en les considérant comme des « choses » ayant une réalité permanente et distincte de leurs manifestations. En somme, si l'on peut étudier les différentes manifestations sociales ou inconscientes c'est parce qu'on fait l'hypothèse d'un fait social qui se cacherait derrière ces manifestations. Alors le travail du scientifique tendrait à objectiver ce fait.

De la même manière qu'on ne peut faire de la sociologie sans admettre une certaine réalité au « fait social », on ne peut faire de la psychanalyse sans admettre au moins partiellement une certaine objectivité à l'inconscient — objectivité dans le sens où on reconnaîtrait la qualité d'objet à ce qui est nommé inconscient. C'est d'ailleurs chez Freud un des axiomes de son raisonnement. Quelqu'un qui n'admet pas une certaine forme d'existence à l'inconscient (et si elle n'est pas remplacée par une autre notion qui aurait les mêmes attributs mais se cacherait sous un autre nom) se voit donc d'une manière ou d'une autre aveugle à ce qui lui échappe en tant que moi. Puisqu'il faut interpréter les expressions de l'inconscient pour accéder à certaines formes du matériel inconscient, partir du principe qu'il n'y a rien à interpréter c'est de toute façon ne donner aucun sens psychologique aux événements phénoménologiques, psychiques et émotionnels qui arrivent au sujet et c'est se fermer à un travail réflexif qui permet au moi de se transformer.

En supposant qu'il existe et qu'on puisse l'objectiver par un travail méthodique, on opère en tant qu'analysant le même travail que celui des archéologues qui cherchent à peindre le portrait de civilisations passées à travers les ruines qu'ils ont laissées. L'analysant se doit donc d'être très attentif aux signes de l'inconscient. Si l'existence de l'inconscient est un axiome de la théorie freudienne, Jung dit lui-même selon ses termes que c'est « une hypothèse de travail » bien que chez Jung il prend racine et est légitimé par la neurophysiologie car il prend racine dans un « inconscient cérébral » qui renferme tout ce qui serait inscrit dans les structures de notre cerveau : les réflexes par exemple.

L'inconscient, de quoi parle-t-on ?

Pour définir plus précisément ce dont nous allons parler tout au long de cet exposé, il faut revenir sur la définition de l'inconscient. De même que conscient a deux sens (conscience spontanée, conscience réfléchie), l'inconscient désigne soit ce qui échappe à la première, soit seulement ce qui échappe à la seconde. Dans un cadre kantien, on dirait que l'inconscient est soit ce qui échappe à l'aperception, soit ce qui échappe à l'entendement qui réfléchit, émet des jugements et crée des liens entre les différents objets matériels ou idéels qui se présentent à lui.

Ainsi une perception peut être reçue mais non perçue (cela rejoint la théorie des petites perceptions de Leibniz, ce qu'on appelle aujourd'hui les perceptions subliminales) puisque non remarquée par la conscience. Une perception actuelle ou un souvenir (qui sont des éléments psychiques) peuvent rester inconscients car non remarqués par la conscience réfléchie et devenir conscients aussitôt que l'attention s'y porte, ou du moins après un moment d'effort pour les saisir. Au contraire un travail mental peut s'effectuer d'une façon telle qu'on n'en ait pas conscience, même à la réflexion.

Il serait utile de différencier ces deux inconscients en les nommant différemment. Ainsi nous réserverons les mots de subconscient à tout ce qui est accessible à la conscience mais qu'elle ne remarque pas à un moment donné. Et nous appellerons inconscient les causes et les processus qui se font dans le sujet au dépens du sujet qu'il ne remarque pas.

On peut imaginer que le subconscient est comme la toile de fond sur laquelle la conscience éclairerait certains éléments comme le ferait un projecteur avec un certain rayon sur une toile. On peut aussi résumer cela par les livres amusants Où est Charlie ? où l'œil, guidé par la conscience, se pose ici et là de manière plus ou moins calculée.

L'inconscient au contraire semble se rapprocher des notions grecques et latines du destin. En effet l'inconscient se manifeste à travers nos actes, nos pensées mais est toujours caché. Il est comme une épée de Damoclès au-dessus de notre tête. D'ailleurs Freud interprète le mythe d'Œdipe en disant que le destin et l'inconscient sont une seule et même chose. Pourtant à l'inverse du destin qui était transcendant car imposé par les dieux, il est ici immanent au sujet. Et c'est là très important car cela vient expliquer l'utilité de cette notion.

L'inconscient, en quoi cela est-il utile ?

Pour Deleuze, la puissance de la notion d'inconscient telle qu'elle est énoncée par Freud tient au fait qu'elle se loge au plus profond du moi contrairement au destin qui se loge au plus éloigné du moi, dans le pays des dieux. Freud a révolutionné le monde par le fait qu'il a déterritorialisé la notion de l'étrangeté, de l'autre, du non-moi depuis un espace sacré et fermé à l'homme à un espace d'ici-bas. Alors qu'avant on ne pouvait rien chercher du destin, avec Freud on est enfin capable de conscientiser notre propre pouvoir de communication avec ce qui n'est pas tout à fait nous mais qui est en nous.

Comment l'inconscient est-il devenu un objet scientifique reconnu ?

Jung est un phénoménologue. Il a lu Kant et connaît la valeur de la science. La force de la psychanalyse du XXᵉ siècle est de transformer l'étude de l'inconscient qui à la base était une affirmation spéculative en une démonstration expérimentale objective. Il ne s'agit plus de simplement spéculer son existence mais, à partir de l'hypothèse de son existence et du travail scientifique, de trouver des preuves et des constantes qui permettraient de rendre compte de son existence immuable. Il s'agit de trouver les formes et les règles qui structurent l'inconscient à partir d'une régression.

Il y a un glissement à opérer entre l'empirisme et l'expérimentalisme. L'un se fonde sur l'expérience, l'autre sur l'expérimentation. Il y a une hypothèse de faite, ensuite le scientifique fait en sorte de réduire les conditions de l'expérience à un ensemble de données mesurables et, toutes choses étant égales par ailleurs, il peut ensuite constater si les hypothèses se révèlent justes ou non.

Par exemple, fin XIXᵉ on comprend que les névroses ne sont pas de simples problèmes imaginaires, extraordinaires ou « simulés » comme on le prétendait avant mais que les névroses sont des troubles d'ordre fonctionnels du système nerveux. La névrose est une maladie réelle même en l'absence de cause organique.

Des psychologues très influents ont ainsi montré de manière indiscutable l'existence de l'inconscient :

Charcot prouva de façon définitive la réalité active des « idées fixes ». Il y parvint en suggérant par exemple la paralysie d'un membre à des hystériques en état somnambulique, puis en effaçant par le même procédé les symptômes induits artificiellement. Puisque les deux groupes de symptômes, induits artificiellement et spontanés chez les hystéro-traumatiques, étaient identiques, Charcot put en déduire que dans les deux cas le phénomène de la paralysie était l'effet auto-suggestif de l'« idée d'impuissance motrice » agissant sur le corps dans l'état particulier de conscience obnubilée (par l'hypnose dans ses expériences, ou par un traumatisme) ; et il put déduire que, puisqu'une telle « idée » reste isolée et inaccessible au Moi, ce phénomène tend à se fixer et à persister. Charcot démontra ainsi de façon impressionnante l'existence et l'activité de phénomènes inconscients, prouvant empiriquement que des réalités psychiques perdues pour la conscience (les idées fixes traumatiques) peuvent produire un effet inconscient, et plus encore parvenir à troubler profondément l'état de la conscience (comme justement par une paralysie).

Les démonstrations expérimentales de Charcot furent reprises, approfondies et élargies par Pierre Janet dont Jung suivit en 1902, pendant un semestre, les leçons à la Salpêtrière, avec une admiration et un intérêt durables. Janet a peut-être été le plus extraordinaire expérimentateur de la réalité psychique inconsciente. Un de ses mérites remarquables a été de saisir que l'hystérie ne fait qu'amplifier des données de la constitution psychique normale : ce dont il put déduire que les résultats des observations pathologiques concernent directement la constitution psychique « normale ». Au moyen d'un nombre infini d'observations, Janet démontra, avec la plus grande précision possible, l'extrême complexité de la réalité subconsciente : depuis le nombre infini d'activités automatiques plus ou moins isolées (« perceptions élémentaires », « associations d'idées », « habitudes », « souvenirs », « sentiments », « instincts », « idées fixes ») auxquelles des conditions déterminées, en particulier affectives, d'« abaissement du niveau mental », de « chute de la tension psychologique », permettent d'envahir la conscience en produisant des images, des tics, des mouvements divers, jusqu'à l'existence de plus vastes systèmes partiels, avec leur tendance à se former en des « groupes secondaires », en des formes dissociées d'existence avec des sensations, des images, des souvenirs et même un Moi, véritable « existence seconde » ou « double personnalité ».

En résumé. La psychanalyse française de la fin du XIXᵉ siècle a opéré la révolution copernicienne nécessaire à la psychologie pour en faire une science en démontrant la réalité de l'inconscient par ses voies d'expression. Charcot a prouvé par l'expérimentation que des réalités psychiques perdues pour la conscience peuvent produire un effet inconscient et plus encore parvenir à troubler profondément l'état de la conscience. Le phénomène de la paralysie était en fait l'effet auto-suggestif de l'« idée d'impuissance motrice » agissant sur le corps dans l'état particulier de conscience obnubilée — et puisqu'une telle idée reste isolée et inaccessible au moi, puisque l'idée n'est pas consciente, cela permet au phénomène de se fixer et de persister tant que l'information auto-suggérée reste inconsciente.

Mais le problème de ce courant français c'est qu'ils étudiaient l'inconscient avec des a priori. En effet la conception française du psychisme est toujours hiérarchisée, c'est-à-dire que le niveau mental y est toujours exprimé en termes d'« élévation » ou d'« abaissement » (pour utiliser les expressions de Janet) : l'« activité conservatrice », la « psyché automatique » inconsciente (pratiquement la plus affective) est toujours inférieure ; elle est toujours un amoindrissement de la fonction normale, toujours une « dépression mentale ». Ce préjugé négatif relatif à l'inconscient est tellement enraciné que jamais ni Charcot ni Janet ne semblent soupçonner une signification spécifique quelconque des phénomènes inconscients.

C'est indiscutablement Freud qui a saisi le premier, d'une part, la réalité énergétique puissante et bouillonnante du chaudron pulsionnel et compris la qualité de douloureux conflit moral refoulé, inconscient et non résolu, exprimé par les symptômes névrotiques ; et qui, d'autre part, a saisi la réalité d'un langage des symptômes et compris et affirmé la nécessité thérapeutique d'apprendre à lire ce langage. En d'autres termes les manifestations de l'inconscient veulent dire quelque chose de relatif au sujet.


II/ Freud contre Jung

Qu'est-ce qui constitue l'inconscient ?

On ne peut savoir directement de quoi est fait l'inconscient. C'est là tout l'enjeu. Le but de l'analysant est de faire émerger à la conscience des conflits refoulés, de s'avouer à lui-même et de découvrir par là sa vérité de sujet du désir.

Les conflits entre Freud et Jung se font sur leurs méthodes d'accès aux contenus inconscients et sur les concepts analytiques qui permettent de traiter l'information reçue par l'inconscient.

L'inconscient, en tant que destin, se doit de s'exprimer quoi qu'il arrive. Il est aux fondements du sujet comme le seraient des fondations, cachées, enterrées, refoulées mais édifiantes. L'inconscient se doit d'exprimer son message et ce même au détriment du moi.

La topique freudienne

Pour Freud l'inconscient est séparé en deux parties :

Le Surmoi représente une intériorisation des interdits parentaux, une puissance interdictrice dont le Moi est obligé de tenir compte. L'être humain subit, en effet, durant son enfance, une longue dépendance qu'exprime le Surmoi. Le surmoi est cette voix en nous qui dit « il ne faut pas », une sorte de loi morale qui agit sur nous sans que l'on en comprenne l'origine.

Le Ça : « C'est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité. Chaos, marmite pleine d'émotions bouillonnantes. Il s'emplit d'énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d'aucune organisation, d'aucune volonté générale ; il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Le ça ne connaît et ne supporte pas la contradiction. On n'y trouve aucun signe d'écoulement du temps. »

Pour Freud, l'inconscient est alimenté par le refoulement. C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'inconscient autre que l'inconscient personnel et individuel qui trouve ses racines dans la frustration sexuelle. La première frustration, qui est la frustration sexuelle, met en conflit le ça et le surmoi, et le lieu de bataille est le moi. On le voit : pour Freud il n'y a pas véritablement de Volonté, il n'y a qu'un ensemble chaotique de pulsions qui rentrent en contradiction avec un surmoi. Le moi ne fait que subir sa qualité d'être biologique et sexuel.

L'inconscient se nourrit des tabous, des non-dits, des pensées immorales, de tout ce qui est « mis sous la table » en quelque sorte. C'est le refoulement : un contenu passe du conscient à l'inconscient car cela dérange le conscient. Le problème étant qu'une fois dans l'inconscient, tous ces éléments peuvent influencer le moi de manière inconsciente.

Exemple : je refoule le fait que j'ai voulu faire l'amour à ma mère et tuer mon père quand j'étais enfant. Cela me dérange, je souhaite l'oublier ou faire comme si cela n'existait pas car je ne l'identifie pas au moi. Pour Freud c'est alors le Surmoi et le Moi qui rentrent en compétition. Je vais au cinéma, bien après cette expérience, je vais voir un film où il y a une scène de rapport incestueux. Cela est l'occasion pour mon inconscient de s'exprimer à partir du contenu par lequel il a été alimenté. Je me mets par exemple à enchaîner des faux mouvements, des actes manqués, à dire des choses qui m'échappent et semblent me trahir sans que j'en aie l'intention. Freud dirait alors que la libido qui se manifeste à partir du ça est contrariée par le surmoi, et que cette contrariété s'exprime de fait à travers l'expérience du moi qui se retrouve au milieu d'un champ de bataille émotionnel.

La méthode freudienne est donc de comprendre les frustrations à partir de l'exploration biographique afin d'accéder au surmoi et d'étudier le ça par association d'idées.

La rupture avec Jung

C'est là qu'il y a rupture avec Jung.

Premièrement. L'association d'idées qui est faite par l'analysant ne peut lui permettre que d'associer des éléments conscients voire subconscients entre eux. Pire, l'association d'idées, puisqu'elle est faite directement par le sujet, peut lui permettre d'éviter le terrain trop encombrant de ce qui est trop difficile d'admettre en glissant sur le terrain d'interprétations moins pertinentes mais plus avouables.

Deuxièmement. Freud prétend que la libido et la frustration sexuelle sont les seuls moteurs des pulsions humaines et que tout peut se réduire à cela. Pour Jung c'est une hérésie car il existe d'autres sortes de pulsions premières. Il s'agit de rendre à l'homme la possibilité de s'analyser sans se dégrader en un simple animal sexuel. Quand pour Freud la « réalité de l'âme » est morbide et trouble plus ou moins profondément le cours normal de la vie, pour Jung, l'inconscient est créateur et n'est ni malfaisant ni bienveillant, mais neutre, car instinctuel.

Troisièmement. Freud nie l'existence d'un inconscient d'ordre collectif. Jung au contraire démontre qu'il est impossible qu'il n'y ait qu'un inconscient personnel. Dans Dialectique du moi et de l'inconscient Jung écrit qu'on a été amené à conclure avec Freud qu'avec suffisamment de travail, la production psychologique inconsciente se trouverait paralysée du fait que le refoulement, une fois supprimé, on pourrait éviter l'infiltration et l'abaissement de niveau de contenus conscients dans l'inconscient. Pourtant les faits le contredisent.

Jung en conclut donc qu'il existe un inconscient suprapersonnel.

Qu'est-ce que l'inconscient selon Jung ?

L'inconscient pour Jung se divise en plusieurs sous-parties. Pour Jung il n'est pas pertinent de parler de « mon inconscient » puisque celui-ci contient une part collective. On parle donc de l'inconscient tout simplement.

Il y a deux sous-parties inconscientes : un inconscient d'ordre personnel et biographique et un inconscient collectif. Ces deux inconscients ne sont pas tout à fait séparés et se prolongent l'un l'autre dans une certaine continuité.

Au fondement de l'inconscient se trouve l'idée d'un inconscient cérébral. Cela rejoint ce que nous avons vu dans Humain, trop humain de Nietzsche où celui-ci nous invite à penser que dans les premiers temps de l'humanité (avant la construction culturelle) on a pu avoir éveillé un état psychique comparable à celui du sommeil. Le rêve serait un état archaïque d'origine, témoin de ce passé.

De la même manière pour Jung il y a des structures innées et c'est ce qu'il appelle « Archétype » ou « images primordiales » en grec ancien. Le concept d'archétype est premier sur celui d'inconscient collectif. Dans le cours de ses recherches, Jung a en effet d'abord noté la récurrence de motifs ancestraux, partagés (avec des variations) à toutes les époques et dans toutes les civilisations, avant d'imaginer leur contenant, qu'il définit comme « le dépôt constitué par toute l'expérience ancestrale depuis des millions d'années, l'écho des événements de la préhistoire, et chaque siècle y ajoute une quantité infinitésimale de variation et de différenciation ». Avant d'utiliser le terme d'archétype, Jung utilise celui d'« imago » (ou d'« image inconsciente ») qui renvoie à la notion de trace mnésique (Erinnerungsspur), inscrite comme mémoire inconsciente. Les archétypes sont par conséquent, au début des travaux de Jung, des centres d'énergie, des formes innées conditionnant l'imaginaire humain, et dont l'ensemble forme l'inconscient collectif, sorte de mémoire universelle des comportements humains.

Ces structures sont le support de l'inconscient collectif qui a même, selon Jung, des fondements phylogénétiques voire biologiques. Pour résumer, l'inconscient collectif prend d'abord racine dans la « mémoire de forme » des structures cérébrales. Ensuite il existe une mémoire inconsciente ancestrale, primitive et universelle qu'il étudie notamment dans les mythes. C'est là l'un des points les plus intéressants de Jung : il explique que les mythes et les cosmogonies inventées par les civilisations diverses qui n'ont eu aucun contact dans le temps et dans l'espace ont des thèmes et des structures homologues et que celles-ci témoignent donc des constantes de l'inconscient collectif primitif. De ce fait Jung influence directement Claude Lévi-Strauss qui cherchera des universaux.

Ensuite Jung décrit ainsi plusieurs strates formant l'inconscient collectif :

  1. l'inconscient collectif familial ;
  2. l'inconscient collectif du groupe ethnique et culturel ;
  3. l'inconscient collectif primordial (où se trouve tout ce qui est commun à l'humanité comme la peur de l'obscurité et l'instinct de survie, constitué des archétypes et des instincts) ;
  4. puis l'inconscient personnel qui cette fois se rapproche de celui de Freud — ce que Jung appelle l'ombre.

Le reproche principal fait à la théorie jungienne est qu'elle décrirait un concept métaphysique aux fondements davantage philosophiques que psychologiques. David Tresan résume ainsi : « Bien qu'il évite lui-même toute affirmation ontologique, Jung peut sembler souvent laisser entendre que l'inconscient collectif serait une réalité métaphysique ». En 1925, Jung distingue en effet la psyché comme étant la réunion de deux dimensions. L'une est dite « subjective », contenant le Moi et ses archétypes comme l'anima, la persona et l'ombre ainsi que l'inconscient personnel ; l'autre est dite « objective ». Cette « réalité de l'âme » tranche totalement avec la conception freudienne : pour Jung, l'inconscient collectif est de nature objective, c'est-à-dire qu'il est naturel, inhérent à la réalité et pas seulement dépendant des perceptions et représentations du sujet ; il existe « en soi ». Dans l'inconscient collectif « existent contemporainement une expression et une absence de temps ». En son sein, le Moi se tient comme un observateur extérieur et il y accède par l'intégration progressive des archétypes.

Pour Jung cet inconscient collectif est moins constitué de contenu que de structures. Une structure est un système de relations, un ensemble de rapports. Les structures déposées dans l'inconscient collectif sont les structures fondamentales que l'esprit humain mobilise pour penser le monde (intérieur et extérieur), le comprendre, le représenter. Ces structures déposées dans l'inconscient collectif, Jung les nomme : « archétypes ». Attention : un archétype, ce n'est donc pas une image (une image a toujours un contenu) : c'est, pourrait-on dire, la structure d'une image, le système de rapports entre les éléments qui la composent. Pour comprendre cette idée (qui n'est pas facile) de Jung, on peut prendre son terrain d'application favori : l'ethnologie. Pour Jung, on retrouve dans les productions culturelles de groupes humains qui n'ont jamais été en rapport des analogies, c'est-à-dire des ressemblances de structure. Ainsi, on peut remarquer que des masques africains, des masques sud-asiatiques font apparaître des analogies flagrantes : les couleurs changent, ils ne renvoient pas aux mêmes dieux, ils n'ont pas le même sens, etc., mais ils possèdent une structure commune.

Voilà donc : quand on parle d'archétype comme si c'était une sorte de mandala primitif signifiant une cosmologie de l'âme, on n'y est pas du tout. Jung n'est pas un mystique.

D'une autre manière Jung s'appuie sur l'anthropologie et l'étude des tribus dites primitives pour essayer de comprendre l'évolution de la psyché par rapport à l'inconscient. Jung élargit de la même manière le concept de Durkheim de « représentation collective » en le comprenant par rapport à l'inconscient. Les primitifs, d'un point de vue psychique, projettent sur le monde leurs propres représentations. C'est ce qu'il appelle la « participation mystique » et il la définit comme tel : « l'inconscient est projeté dans l'objet et l'objet introjecté dans le sujet, c'est-à-dire rendu psychologique ».

Quelle est la fonction de l'inconscient ?

L'inconscient pour Jung a un but. Celui-ci s'exprime dans les interstices, dans les moments où le moi ne domine plus totalement sa réalité dans un monde d'habitudes. Il se doit de s'exprimer afin que le conscient se nourrisse de lui. Expression d'une volonté primitive, les signes laissés par l'inconscient sont dirigés vers le moi afin qu'il soit « plus lui-même » en quelque sorte. C'est à partir du travail de l'inconscient et des différentes manières qu'il a de s'exprimer que le sujet peut accéder à soi-même par un processus que Jung nomme l'individuation. Cela rejoint quelque peu les concepts philosophiques comme le conatus chez Spinoza qui, je le rappelle, ne se trouve jamais tout à fait et qui se cherche grâce à un travail d'éthique. L'inconscient est l'expression première de l'individu et dans cette acception on peut essayer de le rapprocher du conatus.

À partir de cela nous pouvons comprendre qu'il doit exister une méthode, une sorte d'éthique ou d'exercice qui permette au sujet d'accéder à cette plus grande conscience de soi.

Le rêve de la maison — Jung contre Freud

Avant de passer à l'éthique jungienne, voici un passage autobiographique de Jung (Ma vie) qui éclaire à la fois la différence entre les deux pensées, la méthode interprétative et l'ancrage historiographique de Jung :

« Je me trouvais dans une maison à deux étages, inconnue de moi. C'était "ma" maison. J'étais à l'étage supérieur. Une sorte de salle de séjour avec de beaux meubles de style rococo s'y trouvait. Aux murs, de précieux tableaux étaient suspendus. J'étais surpris que ce dût être ma maison et je pensais : "Pas mal !" Tout à coup me vint l'idée que je ne savais pas encore quel aspect avait l'étage inférieur. Je descendis l'escalier et arrivai au rez-de-chaussée. Là tout était plus ancien : cette partie de la maison datait du XVᵉ ou XVIᵉ siècle. L'installation était moyenâgeuse et les carrelages de briques rouges. Tout était dans la pénombre. J'allais d'une pièce dans une autre, me disant : je dois maintenant explorer la maison entière ! J'arrivai à une lourde porte, je l'ouvris. Derrière je découvris un escalier de pierre conduisant à la cave. Je le descendis et arrivai dans une pièce très ancienne, magnifiquement voûtée. En examinant les murs je découvris qu'entre les pierres ordinaires du mur étaient des couches de briques, le mortier en contenant des débris. Je reconnus à cela que les murs dataient de l'époque romaine. Mon intérêt avait grandi au maximum. J'examinai aussi le sol recouvert de dalles. Dans l'une d'elles je découvris un anneau. Je le tirai : la dalle se souleva, là encore se trouvait un escalier fait d'étroites marches de pierre, qui conduisait dans la profondeur. Je le descendis et parvins dans une grotte rocheuse, basse. Dans l'épaisse poussière qui recouvrait le sol étaient des ossements, des débris de vases, sortes de vestiges d'une civilisation primitive. Je découvris deux crânes humains, probablement très vieux, à moitié désagrégés. — Puis je me réveillai. »

« Ce qui intéressa surtout Freud dans ce rêve, c'étaient les deux crânes. Il en reparlait continuellement et me suggéra de découvrir en moi dans leur contexte un "désir" éventuel. [...] Naturellement je savais fort bien où il voulait en venir : de secrets désirs de mort y seraient cachés. [...] Quant à moi, il m'importait de découvrir le véritable sens du rêve. Il était clair que la maison représentait une sorte d'image de la psyché, autrement dit de ma situation consciente d'alors, avec des compléments encore inconscients. La conscience était caractérisée par la salle de séjour ; elle semblait pouvoir être habitée malgré son style vieillot. Au rez-de-chaussée, commençait déjà l'inconscient. Plus je descendais dans la profondeur, plus tout devenait étrange et obscur. Dans la grotte je découvris des restes d'une civilisation primitive, autrement dit le monde de l'homme primitif en moi ; ce monde ne pouvait guère être atteint ou éclairé par la conscience. [...] Par ce rêve, je soupçonnais pour la première fois l'existence d'un a priori collectif de la psyché personnelle, a priori que je considérai d'abord comme étant des vestiges de modes fonctionnels antérieurs. Ce n'est que plus tard, lorsque se multiplièrent mes expériences et que se consolida mon savoir, que je reconnus que ces modes fonctionnels étaient des formes de l'instinct, des archétypes. »

Ce qui frappe ici c'est la dimension historiographique. Jung fait avec l'inconscient ce que Nietzsche fait avec le langage — et plus tard Foucault avec les institutions : une archéologie des strates de la conscience humaine.


III/ L'élaboration d'une éthique

L'éthique de Jung

À partir de la pensée jungienne s'élabore une véritable éthique, un exercice de rapport entre le sujet et ce qui l'entoure. Dans son rapport aux autres et dans son rapport au monde, le sujet phénoménologique (inspecteur de la réalité en tant qu'elle est un rapport entre des formes a priori, ici l'inconscient, et des sensations extérieures) qui a appris les modes de fonctionnement de l'inconscient peut, à tout moment, porter son attention sur le monde qui semble s'offrir à lui et alors constater qu'il n'est pas face au monde comme un spectateur face à une pièce de théâtre mais qu'il est déjà, sans même le vouloir, sur scène, acteur des choses. « Nous ne sommes pas de simples spectateurs qui contempleraient les choses » dit Merleau-Ponty.

Si Merleau-Ponty élabore une phénoménologie de l'Esprit, Jung permet d'élaborer une phénoménologie de l'inconscient où les formes a priori qui forgent notre rapport émotionnel, moral et symbolique au monde sont construites par notre inconscient. Le sujet alors doit suivre des étapes dans son rapport au monde extérieur pour bien comprendre qu'il est impliqué moralement et émotionnellement dans toutes les rencontres qu'il fait. Devant une « scène », le sujet est malgré lui acteur comme lorsqu'il cherche à éviter certaines pensées qui rentreraient en contradiction avec ce qu'il s'imagine être lui. À cause d'une mauvaise identification du moi, à cause d'une méconnaissance de soi-même, et à cause de la tendance de l'esprit à ne pas supporter les contradictions quitte à se mentir à soi-même, il est fréquent qu'on se trompe et qu'ainsi on s'éloigne de la rencontre de son soi.

Rapprochement avec l'éthique spinoziste

On peut ici bien rapprocher l'éthique jungienne à l'éthique spinoziste. En effet pour Spinoza les hommes se croient libres au sens du libre-arbitre de Descartes non seulement parce qu'ils ignorent les causes (conditions) qui affectent leurs appétits et leurs désirs (conscients) mais aussi parce qu'ils s'en vantent : Spinoza critique le narcissisme de l'homme qui, afin de sauver son âme et son corps de la finitude, se croit un empire dans un empire, pour s'élever à la hauteur de l'image illusoire de leur dieu transcendant la nature. Or l'âme est l'idée, la plupart du temps confuse et ignorante, du corps.

La liberté de l'âme pour Spinoza est un mot vide de sens, sauf à exprimer une espérance creuse et impuissante. Notre seule réelle liberté c'est la libre nécessité désirante des appétits du corps et des désirs de l'âme qui les expriment ; elle passe par la connaissance de notre désir (conatus) et de ce qui l'affecte positivement et négativement dans la nature pour en accroître l'efficacité ; c'est-à-dire de notre essence agissante comme partie prenante de la natura naturata et naturans dont la société elle-même fait partie, et par là, elle est puissance d'agir et joie. Elle ne choisit pas, si ce n'est entre la tristesse et la joie et ce choix n'en est pas un, car il est naturel.

On peut ici rapprocher cette « essence agissante » et le Soi de Jung qu'il décrit bien comme cette « personnalité plus ample ». On entend bien, derrière ces mots, la même idée que la liberté doit se faire en acte, par l'exercice, et que nous sommes victimes de pulsions inconscientes qui, lorsque nous ne voulons pas les voir, nous font croire à notre liberté absolue alors que celle-ci ne se loge que dans notre capacité à connaître la vérité de notre propre désir.

C'est là tout l'enjeu de l'éthique de Jung qu'il ne formule pas tel quel mais qui se comprend bien dans son livre Dialectique du moi et de l'inconscient.

Le chemin de l'individuation

Le processus d'individuation suit plusieurs étapes :

  1. La mise à la conscience des traumas et des refoulements. Cela passe principalement par la parole mais peut être fait par d'autres modes d'expression. On peut ainsi imaginer que l'art puisse permettre de « sublimer » son traumatisme en le rendant habitable, comme la littérature transforme un souvenir en une métaphore ou une poésie.
  2. La synthèse du moi et de l'anima/animus. L'individu doit apprendre à synthétiser son moi et son anima ou animus. Il faut surmonter l'anima en tant que complexe autonome et la transformer en une fonction de relation entre le conscient et l'inconscient. À partir de cela il sera plus simple de communiquer avec l'inconscient.
  3. La différenciation moi / figures de l'inconscient. Il doit apprendre à différencier ce qui tient du moi et ce qui tient des figures de l'inconscient, faute de quoi il pourrait s'identifier à des contenus extérieurs.
  4. Le dépassement des personnalités mana. Une fois les identifications avec l'inconscient individuel passées, il faut apprendre à ne pas s'identifier à des archétypes d'ordre de l'inconscient collectif. C'est ce que Jung appelle les « personnalités mana » en référence à la puissance « mana » utilisée par les Mélanésiens. En effet, si on arrive à une synthèse d'avec notre « ombre » ou notre inconscient personnel, il peut arriver que le sujet s'identifie aux archétypes et se perde dans une forme d'inflation psychique.

Il faut bien comprendre que toute la force jungienne est de renverser les rapports de forces entre le moi et les autres et de faire voir au moi que tout ce qu'il nie fait partie de lui — plus il le nie, plus il le projette en dehors de lui, dans sa sphère sociale ou sur les autres. Et cela que ce soit à partir de l'inconscient personnel ou de l'inconscient collectif.

La synchronicité

Jung nomme la « synchronicité » dans La synchronicité comme principe d'enchaînement a-causal (1952). Il dit que les phénomènes de synchronicité apparaissent quand deux chaînes causales se rencontrent dans un lieu et un temps donnés pour donner lieu à un phénomène qui tient lieu de hasard mais que ce hasard prend sens pour le sujet. Le fait de donner un sens à ce qui arrive devant lui permet au sujet de se rendre compte de certaines choses à des moments opportuns et de guérir.

Exemple : une patiente qui a tendance à trop rationaliser ce qui lui arrive, rendant ainsi son analyse inefficace. Un jour elle raconte un rêve à Jung dans lequel elle aperçoit un scarabée d'or. Au même moment elle entend un bruit à la fenêtre et Jung va ouvrir puis saisit l'insecte qui s'y trouve et le montre à la patiente en disant : « Le voilà votre scarabée ! » Le choc émotionnel ressenti par elle à cette vue eut alors pour effet de générer chez elle un déblocage mental qui aida grandement à la poursuite de sa thérapie. L'important ici n'est pas de savoir s'il y a une cause à ce phénomène a-causal mais bien de se rendre compte de l'intérêt thérapeutique de ce genre de rencontre. La rencontre de deux choses par hasard peut donner lieu à une prise de sens indépendante de la part du sujet qui lui permet de débloquer certaines situations.

Jung émet l'idée que l'inconscient a une nature « psychoïde », « comme l'âme » ou « quasi psychique ». L'inconscient collectif et les archétypes échappent ainsi à la représentation, au contraire des manifestations psychiques connues, et certains phénomènes limites laissent ainsi à penser que les matériaux collectifs, via une transgression des limites matière-psychique, peuvent prendre forme, comme dans les coïncidences, la télépathie ou les manifestations fantomatiques. Jung en vient à former un nouveau terme pour décrire cette réalité autre : l'« unus mundus » (en latin : l'« unité du monde »). Il s'agit du domaine où la conjonction du psychique et du physique a lieu, expliquant par conséquent que « tous les différents plans de l'existence sont liés ».


Conclusion

À l'image de Merleau-Ponty qui cherche, en décrivant une piscine, à exprimer l'existence d'un fluide à travers la conjonction des formes a priori du sujet et du jeu objectif des reflets de la réalité, Jung nous apprend à intégrer, à digérer notre inconscient à partir de l'étude de notre rapport affectif et symbolique aux choses. Il opère un glissement central puisqu'il permet au sujet de rentrer en contact avec ce qui le nie tout en se nourrissant de ce qui lui est extérieur.

Il me semblait important de vous présenter Jung car :

  • D'une part cela a été le prétexte pour vous parler un peu d'inconscient et de vous donner des clés de compréhension en psychologie.
  • D'autre part il me semble que les deux matières que sont la psychologie et la sociologie ont beaucoup à apprendre l'une de l'autre et peuvent se nourrir l'une de l'autre sans pour autant se phagocyter ou rentrer en contradiction.
  • Enfin parce que Jung offre des explications à des phénomènes qui semblent soit incompréhensibles soit tenir lieu de la magie — comme la synchronicité ou la vision du monde des tribus animistes ou des psychoses comme la schizophrénie ou encore l'hypnose — et qu'il permet à ce titre de combattre les superstitions et les croyances.

Voilà pourquoi il me semble important de comprendre et de lire Jung car même si ses théories sont discutables et remises en question, elles apportent une clé de compréhension unique de la psyché humaine qui vient combler certaines faiblesses de la théorie freudienne. Et finalement sa pensée engendre une éthique qui, selon moi, apporte au sujet une réflexivité supplémentaire qui ne peut que lui être bénéfique.

Je terminerai avec une citation de Goethe qui prend là tout son sens — et c'est ma citation préférée :

De la force qui lie tous les êtres, ne se libère que l'être qui se surmonte lui-même.


Notes et idées complémentaires

  • Le ça, ce n'est pas moi. C'est un anonymat pulsionnel.
  • Le moi ne se confond pas avec le sujet conscient. Freud nous dit : « Moi, je ne suis pas ma conscience seulement, il y a quelque chose d'autre en moi qui n'est pas la conscience. »
  • L'inconscient s'interprète comme un langage. Un certain nombre d'actions peuvent avoir des motivations inconscientes.
  • On devient soi-même non pas quand on repousse son destin mais quand on l'accomplit. La liberté consiste à épouser son destin.
  • Il ne faut pas penser que Freud dirait qu'il faut rendre conscient l'inconscient. On n'aura jamais épuisé le contenu de l'inconscient. Le refoulement structure le sujet. Sauf que le refoulement excessif provoque des excès comme l'hystérie. Il y a aussi des névroses sociales.
  • On pourrait interpréter l'instinct comme une sorte de mémoire. L'inconscient n'est que mémoire. On peut penser qu'elle est héritée, génétique. « C'est une étrange mémoire dont on ne se souvient pas. » La vie est mémoire → Bergson.